Mélanésie, Démocratie, Nationalisme et fédéralisme

Mélanésie, Démocratie, Nationalisme et fédéralisme
22 décembre 2025

Mélanésie, Démocratie, Nationalisme et fédéralisme

Bonjour à tous,

L’association APROFED revient vers vous cette semaine suite à ces articles sur l’indice démocratique de la France. Mais qu’en est-il au niveau de la Mélanésie et des différents Etats qui la composent que sont la Papouasie Nouvelle-Guinée, les Iles Salomon, le Vanuatu et Fidji.

Si certains Etats comme les Salomon et le Vanuatu font parti de la liste des territoires et pays dont l’indice de démocratie n’est pas calculé (cf. Indice de démocratie — Wikipédia), il apparaît toutefois selon d’autres sites, une tendance générale situant l’ensemble de la Mélanésie à la limite entre la démocratie imparfaite et le régime hybride.

Si le Vanuatu du temps de la colonie était classé malgré lui sous un régime de type autoritaire, il a depuis lors réussi à se hisser au rang de démocratie imparfaite avec un taux néanmoins fragile le plaçant à la limite du régime hybride.

La PNG quant à elle bien qu’ayant la moitié de son territoire occupée par l’Indonésie présentait malgré cette situation un taux depuis 2006 la plaçant dans le camp des démocraties imparfaites à l’instar de la France. Là encore une fois à la limite comme le Vanuatu, elle fut déclassé pour l’année 2024 en devenant un régime hybride.

Les Fidji demeurent pour leurs part depuis 2006 dans la catégorie des régimes hybrides avec un bref passage après le coup d’État militaire de 2006 dans la catégorie des régimes autoritaires.

Il convient de rappeler ici que les démocraties imparfaites représentent près de 37 % des Etats au niveau planétaire et les régimes hybrides environ 18 % d’entre eux. Les autres étant répertoriés soit en régime autoritaire (37%) ou en démocratie pleine et entière (8%).

Si comme déjà mentionné dans l’un de nos précédent article, le fédéralisme a déjà été étudié par l’ensemble de ces Etats (cf. Le fédéralisme en débat sur les Iles Loyautés, au sein du FLNKS et dans le monde mélanésien – APROFED), aucun n’a pour l’heure franchi le pas individuellement. La PNG ancienne colonie allemande et britannique, puis sous tutelle australienne tend depuis son indépendance en 1975 vers cette solution notamment vis-à-vis de Bougainville. Le Vanuatu de son côté à vécu jusqu’à son indépendance sous la forme d’un condominium, une sorte de confédération, partagée entre les 2 puissances française et britannique. Le fédéralisme a ensuite été envisagée de manière plus approfondie par les îles Salomon où plusieurs projets de Constitutions fédérales ont été élaboré à partir des années 2016 sans aboutir (cf. unc.hal.science/hal-03379464v1).

La Nouvelle-Calédonie, territoire non autonome toujours administré par la France, étudie durant la période des évènements des années 1980 également cette solution avec la volonté d’élaborer une Constitution fédérale (cf. RAPPORT-FINALANNEXES.pdf) puis l’acceptation de 2 accords de paix avec l’État français instaurant les bases d’un développement et d’une organisation de type fédéral pour le territoire. Certains leaders kanaks bien qu’indépendantistes ayant proposé une 3e voie avec ce concept de fédéralisme, comme Gabriel Païta. En 2003, le FLNKS, lors du 15e sommet du Groupe du Fer de Lance Mélanésien à Gizo, aux Iles Salomon, fait même la promotion des Etats Fédérés de Mélanésie, à l’instar des Etats Fédérés voisins de Micronésie avec la volonté de créer une banque centrale mélanésienne, un parlement mélanésien, etc.

C’est d’ailleurs pour cela que l’association estime que le FLNKS devrait être rebaptisé FLFKS pour Front de Libération Fédérale Kanak et socialiste avec un slogan tel que « Un pays, des peuples, un destin commun ». Si l’association comprend la notion de nationalisme visant à appeler à l’unité face au colonisateur, il n’en demeure pas moins que la structuration et le fonctionnement du front sont plus proches du modèle fédéral que de celui national avec une prise de décision venant depuis la base et non imposé par le haut.

L’idée du fédéralisme fut également soumis aux îles Fidji au début du 20e siècle lors de la fondation de l’Australie qui proposa à la Nouvelle-Zélande et aux Fidji de former un « Conseil fédéral de l’Australasie » afin d’apporter une réponse aux menaces que les autres puissances coloniales européennes (et le Japon) pouvaient représenter pour ces Colonies britanniques du Pacifique sud (cf. Fédéralismes du Pacifique – Le Taurillon). Malheureusement, Fidji déclina cette proposition,  conduisant au projet – géographiquement plus réduit – d’une plus étroite « fédération australienne ».

Or, si un grand nombre de fédérations actuelles sont issues du regroupement d’Etats afin de se protéger contre une potentielle menace extérieure, les territoires mélanésiens pas encore indépendants, n’avaient pour l’heure pas encore connu le statut d’État-nation. Bien qu’ayant acquis leurs souverainetés respectives dans un laps de temps assez proches entre 1970 pour la première et 1980 pour la dernière, les territoires mélanésiens ont préféré choisir le nationalisme afin de tenter de se défendre individuellement plutôt que de se regrouper en une fédération.

Si l’idée évoquée ci-avant d’instaurer les Etats fédérés de Mélanésie a été mise sur la table, reste que le dernier pays mélanésien n’arrive toujours pas acquérir son indépendance, la France s’y opposant, bloque ainsi ce projet de fédération.

Il n’en demeure pas moins que les Etats mélanésiens déjà indépendants pourraient dans l’attente d’être rejoint par la NC se regrouper en une fédération ou confédération. Or, hormis leur échanges déjà effectifs via le Forum des Iles du Pacifique, aucun signe de rapprochement politique vers ce projet n’est à ce jour à noter. Ces derniers préférant conserver le contrôle sur leurs populations et leurs territoires via un Etat central et unitaire, aux mains d’un petit nombre d’individus, n’occasionnant malheureusement que des défaillances car n’étant pas dans la culture même mélanésienne et à l’origine de multiples révoltes et insurrections contre ces institutions centrales qui nécessitent l’intervention de leurs voisins, notamment australien, afin de rétablir la paix.

Il convient de rappeler qu’avant la colonisation européenne, il n’existait aucune autorité absolue ni centralisée de type monarchique au sein des territoires mélanésiens mise à part aux Fidji.

Ainsi, le régime de l’État-nation mise en place par les puissances européennes a permis en quelque sorte aux Etats mélanésiens d’accéder au stade monarchique, bien qu’étant des républiques comme la France. Or, comme rappelé dans l’un de nos précédents articles, le nationalisme ne constitue pas la suite logique de l’évolution de l’humanité à l’inverse du fédéralisme (cf. Le système fédéral : la continuité logique du modèle tribal et féodal – APROFED).

En effet, en Mélanésie, les systèmes politiques précoloniaux étaient très variés et reposaient surtout sur des chefferies très hiérarchisées et beaucoup plus égalitaires. Il n’y avait pas de roi au sens classique. En Nouvelle-Calédonie, par exemple, chaque clan (famille) avait un chef, et certains chefs exerçaient une autorité plus large (chefs de district), mais le pouvoir était partagé avec les anciens et fortement lié aux alliances, à la terre et aux rituels. L’autorité n’était ni absolue ni centralisée. De même au Vanuatu, où la société était fondée sur le système du « big man ». Le pouvoir se gagne par le prestige, les dons, les rituels, les exploits et non par une succession héréditaire stricte, donc sans État central. Ce système se retrouve également en PNG et aux îles Salomon bien qu’existait quelques chefferies héréditaires sur les côtes, mais jamais de royaumes.

L‘absence de royauté s’expliquant d’une part à travers un déterminisme géographique et démographique où le relief montagneux, la dispersion des îles favorisaient l’isolement des groupes de populations et leur faible densité. Par ailleurs, les sociétés mélanésiennes étaient égalitaires valorisant la compétition individuelle. Le pouvoir étant fondé sur le prestige et non l’hérédité. Un chef trop puissant était souvent contesté, abandonné, ridiculisé ou parfois neutralisé (tué). Ainsi en Mélanésie, les sociétés ont privilégié l’équilibre entre groupe et la limitation du pouvoir individuel, maintenant l’égalité relative afin d’éviter la tyrannie.

La colonisation bouleversant ces structures en nommant des chefs là où il n’y en avait pas ou en renforçant certains leaders excessivement. Des big men devinrent des chefs administratifs, parfois sans légitimité coutumière. Le big man était temporaire, avec le colonisateur la fonction devient permanente. Le prestige cantonné avant aux dons, rituels et alliances est remplacé par l’école, la religion, l’emploi colonial, l’argent. Résultat : les autorités coutumières aujourd’hui se retrouvent affaiblies ou instrumentalisées et des tensions naissent entre chefs traditionnels et élus modernes et leaders économiques.

L’exception à cette règle étant les Fidji qui au contact de l’empire Tu’i Tonga (cf. Empire Tuʻi Tonga — Wikipédia) vont connaître un fonctionnement de type monarchique avec des rois puissants (Tui) bien que tardifs. La monarchie fidjienne est le régime politique en vigueur aux Fidji jusqu’en 1987. Le monarque des Fidji porte le titre de Tui Viti. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les Fidji ne sont pas un pays unifié et ne se sont jamais conçus comme tels. Bien que larchipel, qui fait partie de la Mélanésie, se trouve à 744 km à l’ouest-nord-ouest des Tonga, il est une composante de l’empire et doit verser des tributs à celui-ci. Pour rappel, Fidji, écrit Fiji en anglais, est la prononciation tongienne du nom de l’île de Viti Levu (« grande Viti »). Viti signifie « île » en polynésien. Contrairement à la Papouasie (montagnes, enclavement) et au Vanuatu ou les Salomon (archipels très fragmentés), Fidji possède de grandes îles (Viti Levu, Vanua Levu), des plaines agricoles, des réseaux de navigation internes. Cela facilite le contrôle territorial, la collecte de tributs, la formation d’armées permanentes. À Fidji, la culture intensive du taro, de l’igname, du kava permet des surplus agricoles réguliers. Alors que dans beaucoup de sociétés mélanésiennes, l’économie est plus horticole et dispersée, le surplus est moins centralisable. Le surplus permet d’entretenir une élite, de financer guerres et rituels, de stabiliser un pouvoir héréditaire. Ce n’est cependant qu’en 1852 qu’apparaît le premier roi des Fidji : Ratu Seru Epenisa Cakobau (cf. Seru Epenisa Cakobau — Wikipédia) qui ne fut pas tout de suite reconnu par les chefs des autres îles et avec l’aide du roi tongien et des puissances coloniales à mener une campagne militaire afin d’unifier l’archipel tout entier (cf. Monarchie fidjienne — Wikipédia). Il est intéressant de noter qu’en 1865 il décida de créer une confédération des royaumes indépendants fidjiens dont il prit la tête. Bien que son règne fut court, il s’agit là du tout premier monarque mélanésien prenant ces origines des monarques aussi bien tongiens qu’hawaiens comme Kamehameha 1er (cf. Kamehameha Ier — Wikipédia) et appuyés par les puissances coloniales notamment britannique pour obtenir un meilleur contrôle du territoire et de ses ressources.

Il n’en demeure pas moins que le nationalisme face aux difficultés que rencontrent ces pays ne s’avère pas être la solution. Sur les 190 pays et territoires reconnus par l’ONU au niveau mondial, 3 des 4 Etats mélanésiens se situent entre la 140 et 156 places du classement IDH (cf. Liste des pays par IDH — Wikipédia). Fidji se positionnant à la 104e place. L’Australie et la Nouvelle-Zélande étant pour leurs parts à la 10e et 16e place de ce classement.

En regroupant l’ensemble des pays européens sous la bannière de l’Union Européenne, sur les 10 premiers de ce classement par IDH, 5 Etats, soit la moitié, sont fédéraux que sont en plus de l’UE, la Suisse (n°1), l’Australie, le Canada et les Emirats arabes unis.

C’est pourquoi le nationalisme, tel le nazisme en Allemagne, au début du 20e siècle n’est source que de conflits perpétuels et doit laisser sa place au fédéralisme, qui combine à la fois nationalisme au niveau des compétences régaliennes mais également partage du pouvoir pour les autres compétences envers les structures locales, ce que l’Allemagne a très bien compris après 1945 faisant de celle-ci un moteur de l’Union Européenne et première puissance économique devant la France.

Reste à savoir si les mélanésiens suivront ce même chemin à l’instar des iroquois d’amérique (cf. La Confédération iroquoise est en partie à l’origine du fédéralisme américain. – APROFED) ou continueront-ils à élire des dirigeants se prenant pour des monarques ?

En vous souhaitant une bonne lecture et en vous rappelant que le fédéralisme est la seule solution pour concilier l’unité dans la diversité.

L’association APROFED